LETTRE DE BALTHAZAR (9)

d'ANTIGUA à HORTA (île de FAIAL, Açores)

du Jeudi 14 Mai 2009 au Mardi 2 Juin 2009

22°13'N 61°28'W- Nous faisons route au NNE par beau temps, au près dans un alizé léger (une dizaine de noeuds) et mer belle. Nous sommes Mardi 19 Mai et les premières plaques de sargasses apparaissent déjà.

Comme vous le savez la sargasse (du portugais sargaço) est une algue brune à thalle très long et flottant dont l'accumulation forme dans la mer du même nom une véritable forêt marine riche en vies de toutes sortes. En particulier c'est ici, mystère incroyable de la nature, que nos anguilles (genre Sargassum) viennent se reproduire avant de revenir remonter nos rivières et traverser nos prairies. La mer des Sargasses profite d'une immense boucle giratoire et stationnaire de courant qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre entraînée sur son bord Sud et SudOuest par le courant équatorial puis le courant des Antilles, sur son bord NordOuest par le Gulf Stream qui débouche au large de la Floride en provenance du golfe du Mexique avant de remonter l'Atlantique.

La nuit dernière pendant mon quart il s'est passé quelque chose de surprenant. Nous apercevons au loin un bâtiment plein de lumières puissantes que le radar situe à plus de 6 milles. Nos routes sont apparemment en collision (comme d'hab sur ces mers «vides»). A un moment donné il émet une fusée blanche qui indique, tout au moins c'est mon interprétation, qu'il veut être sûr que nous l'avons vu (il serait difficile de ne pas le voir tant il est puissamment éclairé) et que nous ne nous approchons pas de lui.

A quatre milles j'infléchis la trajectoire (il se déplace très lentement) et le croisons à deux milles de distance. Il nous fait des appels de puissants projecteurs avant d'avoir constaté que nous avions clairement obliqué. Troublé par ces signaux j'essaye de le joindre sur la VHF canal 16. Pas de réponse de sa part mais à ma surprise je reçois la réponse à BALTHAZAR en américain d'un avion SAR (Search And Rescue, ce qui explique qu'il avait une VHF sur la fréquence marine d'urgence ou détresse, canal 16) qui ratisse à basse altitude la zone à la recherche d'un voilier signalé disparu ( pour les amateurs de ParisMatch dont je ne fais pas partie nous ne sommes pas loin du triangle des Bermudes!). C'est la première fois de ma vie de marin que je reçois une réponse d'un avion! L'interprétant d'abord comme celle du navire mystérieux et ayant saisi dans la réponse le mot aircraft je lui demande respectueusement s'il s'agit d'un aircraft carrier? Mon correspondant s'exprimant dans un américain impeccable d'académie militaire me réponds , en se retenant visiblement de pouffer, «No Sir, this i s an aircraft with four propellers in front, flying at 1500 feet over the zone and searching for a sailing boat signalled to have disappeared, Roger». Je croyais parler à Buck Dany!

Quelques minutes après nous voyons ses feux à relativement basse altitude. Le gros navire trop occupé à travailler est resté silencieux. Trop gros pour la pêche il s'agissait probablement d'un navire câblier ou de prospection pétrolière (sondages). Par précaution, au cas où il remorquerait quelque engin de mesures acoustiques, j'ai relevé à moitié la dérive pourqu'elle soit bien inclinée vers l'arrière en cas de collision avec un câble. Un mystère de la nuit de plus. Nous restons toute la nuit sur canal 16 et veille renforcée au cas improbable où nous croiserions le voilier en difficulté ou en détresse comme je l'ai indiqué à l'avion qui nous a remercié. Ouf! The french BALTHAZAR (prononcez à l'américaine) a sauvé l'honneur des frenchies.

Je vous ai abandonné lors de notre arrivée Jeudi dernier au Nelson's dockyard d'English Harbour. L'accostage est toujours aussi délicat car si l'eau de la grande calanque est parfaitement protégée et plate, l'alizé lui saute la colline et dévale en petites rafales pour agacer les timoniers. Je raconte pendant la manoeuvre l'épisode cocasse vécu exactement là avec Jean et Evelyne, Anne-Marie et Mimiche à bord de Marines en Mai 2004. Pour attraper un des corps morts qui permettent d'y frapper une aussière pour tenir le bateau bout au vent avant de culer à quai je m'approche de celui-ci pour l'amener sur le flanc tribord de Marines à hauteur de la petite échelle de coupée latérale (à la proue la hauteur est telle que l'équipier n'atteint pas le corps mort et un équipier même herculéen muni d'une gaffe ne peut absolument pas retenir le bateau, sauf par vent vraiment nul) et demande à Jean qui se tient prêt tel un cowboy sur son cheval à se pencher fortement et enfiler rapidement l'aussière dans l'anneau. Surpris par une forte rafale j'arrive un peu vite dessus. Jean, pénétré de l'importance de sa mission, attrape le corps mort et, Marines commençant à tirer de ses 18 tonnes, ne veut pas lâcher le morceau et saute sur le corps mort qui coule à moitié. Le voilà dans l'eau, la belle casquette blanche du bosco filant à la dérive mais tenant toujours le bout à la main qui avait heureusement correctement filé, porté par les acclamations de l'équipage. Aux dernières nouvelles Jean qui aime bien, encore plus que moi, conserver ses vieilles affaires, a toujours cette glorieuse casquette à jugulaire (soigneusement cousue par lui pour éviter le sort inéluctable de toutes les casquettes à bord des voiliers). Qui dit que l'on s'ennuie à bord d'un bateau?

Rendu prudent par l'expérience et par les 28 tonnes de BALTHAZAR qui n'a plus de propulseur d'étrave opérationnel depuis l'incident de Pointe-à-Pitre nous descendons à l'eau le zodiac qui attendait tout prêt suspendu sous son portique, et Maurice et André, très stylés, vont tranquillement frapper la longue aussière flottante verte (une des 4 de 100m montées sur tambour sur les balcons AR et pied de mât embarquées pour les mouillages difficiles et extrêmement ventés de la Patagonie et de l'Antarctique) au corps mort. Cela est moins acrobatique et plus classe!

Cette installation de longues aussières flottantes (pour être remorquées très facilement par l'annexe et ne pas aller se prendre dans l'hélice ou le propulseur d'étrave) sur tambour se révèle très pratique.

Après un repas froid et une petite sieste chacun vaque à ses affaires. Quant à moi je vais flâner au milieu de cet arsenal en miniature, ceint de murs de défense, admirer les énormes cabestans qui permettaient d'abattre en carène sur la grève les vaisseaux de haut bord pour caréner et calfater les coques arrondies, toucher ces vieux canons dont certains servent de bittes d'amarrage, voir la voilerie qui a retrouvé sa fonction, surchargée qu'elle est par les voiles déchirées lors des dernières régates d'Antigua ( la semaine d'Antigua, qui s'est passée il y a quelques jours seulement, attirent les plus beaux yachts de course d'Amérique et d'Europe. C'est un grand et célèbre rendez-vous du calendrier nautique international).

La maison de style colonial où résidait le patron du dockyard est pleine de charme (l'ensemble de l'arsenal est habilement restauré). Elle est transformée en un musée simple mais très intéressant.

On y relate les premières occupations de l'île par des populations amérindiennes quelques 6000 ans AC, et surtout les batailles navales franco britanniques ou les combats avec les french buccaneers and smugglers. Armes, instruments de navigation, techniques de chargement, allumage, nettoyage des canons de l'époque, divers types de boulets, lettres, documents, maquettes de navires permettent d'évoquer les conflits du sucre et du rhum. Bien entendu la vie de Nelson y est largement évoquée puisqu'il y séjourna 3 années au début de sa grande carrière d'Amiral (juste avant la Révolution) et y organisa ces Nelson's dockyards ainsi que leur défense. Il avait pour mission d'établir la suprématie britannique sur la mer caraïbe et de défendre les intérêts anglais dans le commerce du sucre et du rhum. Il le fit avec un tel zèle et une telle efficacité que les diplomaties françaises, espagnoles et autres hollandaises expliquèrent aux britanniques qu'il en faisait trop et qu'il fallait du business pour tout le monde. Il fut rappelé en Angleterre et mis en réserve quelque temps avant de reprendre un commandement après les premiers exploits de Bonaparte. Il quitta ce qu'il appelait son trou à moustiques bien malade et pensait déjà à sa postérité car il fit embarquer un tonneau de rhum, pensant ne pas survivre à la longue traversée de retour. Il conserva cette précaution puisqu'il revint de Trafalgar, sur le Victory, comme l'on sait dans un tonneau de rhum pour recevoir dignement des funérailles nationales à son retour de cette fameuse bataille qui détruisit la flotte française de Napoléon et mit fin au projet de débarquement en Angleterre depuis le camp de Boulogne.

Cette visite m'apprend ou me remémore des faits ou évènements divers: la mise au point par le captain Davies d'un astucieux sextant en bois sans miroirs à ce stade, permettant au navigateur grâce à une intelligente combinaison de fentes et d'ombres projetées de viser le soleil et mesurer sa hauteur sur l'horizon tout en lui tournant le dos, mettant fin au supplice de ceux qui devaient viser face au soleil avec les premiers instruments et terminaient souvent leur vie aveugles, la peinture rouge sang des ponts des navires de guerre de la Navy de l'époque pour rendre plus discret, si l'on ose dire, le résultat de ces combats particulièrement sanglants, la perte d'un oeil de Nelson en 1794 à la bataille de Calvi, la perte d'un bras à la bataille de Teneriffe dans les Canaries, contre la flotte espagnole en 1797, la fameuse course poursuite invraisemblable de la flotte française de Villeneuve, échappée de Toulon à la barbe de Nelson, à travers Gibraltar et l'Atlantique jusqu'aux Caraïbes et retour à Cadix (Villeneuve espérait ainsi semer Nelson avant d'attaquer les eaux anglaises, ce qu'il réussit quelques mois, mais pourquoi revenir à Cadix? Chercher du renfort Espagnol avant les grands combats de la Manche? Stratégie apparemment bien compliquée pendant que Napoléon trépignait, la mort de Nelson comme on le sait à Trafalgar, abattu par un tireur d'élite français, le «suicide» de l'Amiral Villeneuve à Rennes de retour de sa captivité en Angleterre, mort de 6 coups de couteau ce qui fait beaucoup pour un seul suicidé.

Au moment de l'Happy hour nous nous retrouvons tous les cinq au bistrot du dockyard, rendez-vous des marins, à quelques pas de BALTHAZAR. Le lieu et le port sont calmes après la semaine de grande animation des régates d'Antigua.

Je raconte à l'équipage l'incident de Mimiche en 2004. Celle-ci nous revint en boitillant et avec plusieurs ecchymoses. Elle venait de se faire renverser par une camionnette qui faisait marche arrière en allant se promener dans le petit bourg à la sortie du dockyard. De son explication amphigourique nous concluons qu'elle avait été troublée par le bel Italien qui faisait sa manoeuvre! Mimiche va sûrement contester cette tentative d'explication partagée pourtant par Evelyne.

Le dîner offert par le capitaine au restaurant chicos du dockyard est dans un lieu plein de charme et d'histoire. Il jouxte un réseau de colonnes de pierres intactes qui supportait autrefois à l'étage en bois une immense voilerie. Une cale permettait d'amener sur de grosses chaloupes dans le bâtiment ces lourdes voiles pour les hisser ensuite sur le plancher de la voilerie. Nous dînons à la bougie à l'extérieur sur la terrasse fleurie de végétation tropicale donnant sur le port. Le garçon est stylé et bien élevé, les choses sont bien nettes, le gazon impeccable dans ce monde de culture anglaise, mais où sont le charme, le désordre, l'entrain et la qualité culinaire des restaurants créoles latino-antillais? La cuisine est médiocre et l'ambiance tristounette en dehors de notre table où nous rigolons encore de la bourde de la Rivière Salée.

Le lendemain nous appareillons pour la baie Sans Pareil (Non Such Bay), sur la côte au vent d'Antigua, recommandée par Will. Nous y pénétrons avec prudence, sous le vent de petits îlots et bancs de coraux. André installé au poste de vigie aménagé (pour l'Antarctique) sur les deuxièmes barres de flèche, son baudrier croché à un padeye vissé au mât à hauteur de la poitrine, m'indique les pâtés de coraux à éviter. Après un passage étroit nous pénétrons dans une baie superbe, eau turquoise sur fond de sable blanc et plate car protégée de la houle du large par un grand reef et une île. L'ancre plonge au pied d’une colline couverte de végétation tropicale sèche et agrémentée d'arbres fleuris de 4m de haut qui sont en fait les hampes et fleurs d'agaves géants.

Des pâtés de coraux menaçants se trouvent juste sous le vent de BALTHAZAR. Bien que l'ancre ait solidement croché je mets pour la nuit une alarme GPS pour nous alerter si, l'alizé fraîchissant ou un grain la faisait déraper. Je n'avais aucune envie de me réveiller sous les chocs de BALTHAZAR talonnant les coraux.

Baignade et soirée bien agréable dans le cockpit, dans ce site paradisiaque.

Pendant que j'évoque ces jours passés nous remontons sur une mer plate un alizé affaibli (11 noeuds de vent réel) à 7,5 noeuds au bon plein sur une route au NNE. Nous profitons de cette navigation paisible pour nous offrir un bon déjeuner dans le cockpit. Après l'épisode rituel des blagues et autres contrepèteries dont Vincent et Eckard détiennent un registre inépuisable nous relevons le niveau au dessert en nous adonnant à la poésie. Je ne résiste pas à vous communiquer celle-ci, déclamée (avec l'aide d'un papier quand même) par notre ami germanique Eckard qui possède remarquablement bien la langue et la culture française (y compris grivoise nous l'avons vu):

AVOIR ET ÊTRE

(à lire le soir au coin du feu à votre famille, les strophes se lisant de gauche à droite)

Loin des vieux livres de grammaire, Parmi mes meilleurs auxiliaires,

Ecoutez comment un beau soir, Il est deux verbes originaux.

Ma mère m'enseigna les mystères Avoir et Etre étaient deux frères

Du verbe être et du verbe avoir. Que j'ai connus dès le berceau.

Bien qu'opposés de caractère, Ce qu'Avoir aurait voulu être

On pouvait les croire jumeaux, Etre voulait toujours l'avoir.

Tant leur histoire est singulière. A ne vouloir ni dieu ni maître,

Mais ces deux frères étaient rivaux. Le verbe ETRE s'est fait avoir.

Son frère Avoir était en banque Pendant qu'Etre apprenait à lire

Et faisait un grand numéro, Et faisait ses humanités,

Alors qu'Etre, toujours en manque De son côté sans rien lui dire

Souffrait beaucoup dans son ego. Avoir apprenait à compter.

Et il amassait des fortunes Avoir était ostentatoire

En avoirs, en liquidités, Lorsqu'il se montrait généreux,

Pendant qu'Etre, un peu dans la lune, Etre en revanche, et c'est notoire,

S'était laissé déposséder. Est bien souvent présomptueux.

Avoir voyage en classe Affaires. Sa richesse est toute intérieure,

Il met tous ses titres à l'abri. Ce sont les choses de l'esprit.

Alors qu'Etre est plus débonnaire, Le verbe Etre est tout en pudeur

Il ne gardera rien pour lui. Et sa noblesse est à ce prix.

Un jour à force de chimères Et pour ne pas perdre la face

pour parvenir à un accord, Au milieu des mots rassemblés,

Entre verbes çà peut se faire, Ils se sont répartis les tâches

Ils conjuguèrent leurs efforts. Pour enfin se réconcilier.

Le verbe Avoir a besoin d'Etre Et de palabres interminables

Parce qu'être, c'est exister. En arguties alambiquées,

Le verbe Etre a besoin d'avoirs Nos deux frères inséparables

Pour enrichir ses bons côtés. Ont pu être et avoir été.

Une médaille en chocolat à qui le premier nomme l'auteur.

Un verre de rhum et à la manoeuvre. Le vent ayant encore faibli il nous faut rouler le génois et gréer le gennaker, très grand génois (120 m²) léger et creux pour petit temps. Bien stocké enroulé sur son emmagasineur et son guindant bien étarqué, il se déroule sans difficultés avec son bout de manoeuvre faisant tourner sans fin une poulie crantée à son point d'amure un peu à la façon d'un enrouleur, mais sans étai, s'enroulant ou se déroulant sur une manoeuvre raide cousue dans son guindant.

Il nous permet de faire du Nord au petit largue à pratiquement la vitesse du vent réel (5 à 6 noeuds).

La stratégie est en effet d'exploiter au maximum la bande des alizés en gagnant au Nord pour rejoindre le bord Sud d'une dépression indiquée par la carte météo prévisionnelle, en franchissant avec l'aide du moteur les Horse latitudes (au Nord de la bande des alizés et avant d'atteindre les vents d'Ouest, ces latitudes de calmes étaient ainsi appelées par les marins britanniques car autrefois les voiliers des conquistadors ou premiers émigrés, sans moteur, leurs vergues battant au gré de la houle et l'eau douce croupissant dans les tonneaux, pouvaient y rester encalminés plusieurs semaines, ce qui les obligeaient à jeter à la mer leurs chevaux qu'ils ne pouvaient plus abreuver). Le bord Sud de la dépression nous donnera, tout au moins espérons le, du vent d'Ouest (les vents, dans l'hémisphère nord, tournent autour d'une dépression dans le sens inverse des aiguilles d'une montre) nous permettant de faire route au NE vers les Açores.

Mais revenons à NonSuch Bay. Samedi 16 Mai après un agréable petit déjeuner et une dernière baignade nous relevons l'ancre et ressortons à regret de cet endroit sauvage et privilégié. Cap au Nord en route directe sur Barbuda que nous apercevons au ras de l'horizon quelques heures après, l'île étant très plate.

Approche prudente, dérive bien relevée, soleil au zénith et André juché sur le balcon avant, car les bancs de coraux s'étendent loin au large sur des faibles fonds de sable donnant à l'eau une couleur turquoise superbe. On peut pratiquement doubler le sondeur en appréciant la couleur de l'eau (plus c'est profond plus c'est bleu foncé, puis tous les dégradés de turquoise, quand c'est très très clair les hirondelles de mer marchent sur l'eau et il est grand temps de virer!).

Nous voilà remontant à faible distance une immense plage (une dizaine de km!) de sable d'un blanc éclatant, lègèrement rougi par endroits par les débris de coraux, sous le vent de l'île, en laissant à bâbord les pâtés de coraux. Une seule modeste mais récente et discrète construction et 3 bateaux en tout espacés au mouillage sur cette immensité. Nous jetons l'ancre au Nord de Low Bay, par 4m de fond, eau turquoise claire et totalement plate, à faible distance du rivage dans un endroit désert et parfaitement abrité. L'alizé, ralenti par la végétation, nous offre une bonne ventilation. Nous nous emplissons les yeux de ce paysage et de ces couleurs de carte postale, dans cette solitude et cette nature intacte devenue rare, même aux Antilles. Comme le confesse Maurice, il ne pensait pas que de tels lieux existaient encore.

Nous le devons à la position courageuse et sage des pauvres habitants, pêcheurs pour la plupart, qui vivent tranquillement dans l'unique petit bourg de l'île, Codrington, et qui ont pris la décision rare dans ce bas monde de ne pas vendre leur âme au diable en empêchant la prolifération touristique et le bétonnage de leur île. Seule exception, ancienne, un hôtel/bungalow de grand luxe avec petite piste d'atterrissage au Sud de l'île, invisible de la grande plage sous le vent, pour gens très fortunés et qui viennent y chercher la paix et la solitude. C'est peut-être la seule rente dont ils avaient besoin pour améliorer leurs repas faits de langoustes et autres poissons des lieux. Pourvu que cela dure!

Baignade et balade avec masques et palmes après avoir mouillé le zodiac au voisinage du reef, longue marche sur l'immense plage où nous trouvons des nids d'oiseaux avec leurs oeufs, occupent notre court séjour.

Mais tout a une fin et il fallut Dimanche 17 Mai après-midi nous arracher à ce coin de Paradis pour répondre à l'appel du large.

24°04'N 59°36'W. L'alizé a déjà disparu et depuis hier soir nous sommes sous la risée Perkins en route directe orthodromique sur Horta, meilleur compromis pour rejoindre à l'endroit le plus proche possible les vents faibles d'Ouest annoncés par la météo, générés par une dépression secondaire placée très à l'Est, ceux-ci devant bien nous positionner pour aborder ensuite une zone de vents qui nous permettra, espérons le, de faire du Nord. Nous sommes à 1805 milles d'Horta et avons franchi cette nuit le Tropique du Cancer par 23°26' Nord. Ici dans quelques semaines,à la Saint Jean, solstice d'été, le soleil sera parfaitement à la verticale à midi solaire et dans les pays plus au nord le soleil abandonnera son ascension régulière dans le ciel vers un zénith qu'il n'atteindra pas pour recommencer déja à décliner et aller ensoleiller l'hémisphère Sud en se dirigeant vers le tropique du Capricorne par 23°26'Sud.

Cette route directe au 60° a l'avantage subsidiaire de nous éloigner de la mer des Sargasses, dont on n'aperçoit que quelques touffes éparses, alors qu'au coeur de celle-ci l' hélice et les appendices sous l'eau peuvent être entravés.

La température de l'eau de mer est progressivement descendue à 25°C et nous devons mettre maintenant un Kway léger pendant nos quarts de nuit. Malgré la marche lente du voilier on ressent bien l'évolution du climat en mer.

25°46'N 51°34'W ce Samedi 23 Mai. L'analyse des fichiers météo compressés (gribs)

nous a montré que la situation météo était assez atypique et qu'un anticyclone secondaire à la latitude de New-York nous barrait la route du Nord. La stratégie dictée par ces prévisions renforce encore l'analyse précédente et il nous faut aller chercher au moteur route plein Est dans les horse latitude un couloir de vent qui se dessine entre une petite dépression secondaire annoncée et l'anticyclone des Açores.

Après plus de deux jours de moteur nous trouvons la situation désirée et remettons enfin à la voile dans une petite brise de 6 à 8 noeuds. La route tracée sur Maxsea pour les 5 prochains jours prévoit de nous faire décrire une large courbe faisant de l'Est puis s'orientant très progressivement au Nord Est vers les Açores dont nous sommes maintenant à 1392 milles. Espérons que les prévisions météo rafraîchies toutes les 6 à 12 heures, et qui dictent notre stratégie et notre route dans cette immensité, s'avèreront exactes et ne nous abandonnent pas soudain dans la mer d'huile de l'anticyclone des Açores. Pour le moment la situation annoncée au point et à l'instant où nous sommes est cohérente avec la force et la direction de la brise que nous avons rencontrée et le baromètre nous donne bien la pression indiquée par les fichiers. Pourvu que çà dourre...

Hier en fin d'après-midi nous croisions une baleine à une centaine de mètres du bateau, bien reconnaissable par son jet de respiration, sa minuscule nageoire dorsale et sa large queue.

29°46'N 44°354W ce Mardi 26/5. Cela n'a pas duré. Tels des feux follets les couloirs de vent faible, dans ces zones à faible gradient se déplacent vite et s'échappent au moment où nous croyons les atteindre. Pendant plusieurs jours nous les avons poursuivi sans succès et nous avons progressé essentiellement avec la risée Perkins, avec de rares et courts épisodes de voile dans des vents évanescents. Heureusement que j'ai choisi un moteur (Perkins) à régime lent (1100 trs/mn en régime de croisière économique) et une hélice à haut rendement (tripale repliable GORI avec overdrive) de telle sorte que je dispose d'un rayon d'action proche de 1500 milles. Cela permet de voir venir et surtout de se sortir des zones déventées. Enfin hier soir pendant mon quart (de 21h à minuit) une légère brise s'est levée. J'ai déroulé tout doucement le génois pour ne pas l'effaroucher (et ne pas réveiller l'équipage) et choqué la grand'voile après avoir coupé le moteur. J'eus le grand plaisir de sentir BALTHAZAR s'incliner légèrement et partir en douceur sur sa route. Seul le doux chuintement de l'étrave troublait le silence. Nous filions en douceur dans cette petite brise sous un ciel d'une clarté extraordinaire. La voie lactée poudroyait le ciel en le traversant. Le triangle d'été était au rendez-vous: Vega pratiquement à la verticale, à ce moment de la nuit, Altaïr et Deneb formant les sommets de ce triangle rectangle remarquable. La voile, comme la haute montagne ou le désert, offre des moments magiques et merveilleux qui pénètrent profondément dans votre esprit. C'est avec regrets que je rompais ma solitude et que j'allais à minuit réveiller Vincent, l'homme du quart suivant.

Ce matin nous avons remplacé le génois par le gennaker plus efficace dans cette brise légère. Celle-ci se maintient avec une orientation favorable pour faire route vers Horta et nous extraire progressivement de ces zones déventées.

De temps à autres nous voyons passer ces créatures extraordinaires que sont les Nautiles, sortes de voiliers en miniature, étranges coquillages flottants engendrés par le hasard et la nécessité de la sélection des espèces. Le corps de la coquille ressemble à une coque de navire, la membrane supérieure légèrement rose et transparente à sa voilure, des petites tentacules dessous seraient-elles des gouvernails?

Eckard, jamais à court de plaisanterie, nous fait partager avec humour la sagesse et la prudence énigmatique des paysans suisses. Ecoutez: «quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend, on a raison de penser ce qu'on pense» ceci dit sentencieusement avec l'accent du Valais.

35°35'N 37°20'W ce Samedi 30/5 à 12h30 TU. Nous avons enfin accroché le bord Sud d'une grosse dépression et nous lui collons au train (heureusement elle se déplace lentement pour le moment) pour bénéficier de sa brise musclée de SW. Celle-ci nous a permis hier de faire du NNE au largue à 8,5 noeuds de moyenne, GV à 2 ris et génois avec plusieurs tours. Hier soir le vent a forci et pour passer une nuit plus confortable et ne pas trop entrer au coeur de la dépression nous avons pris un troisième ris et réduit le génois. Vers 1h30 ce matin passage du front froid avec saute brutale et caractéristique du vent de SSW au NW, fin de la chute et remontée du baromètre, chute de température et apparition de «l'aube», comme la désignait les anciens, c'est-à-dire l'éclaircissement du ciel et apparition des étoiles (ou du ciel bleu le jour) au milieu des nuages.

Mais pour les marins il ne faut pas se réjouir trop vite et la sagesse des anciens leur faisaient dire:

«Dans un coup de vent de suroît

Veille l'aube et la saute au noroît»

En effet cette aube là s'accompagne d'un renforcement du vent et d'une mer rendue confuse par le croisement des vagues résultant de la saute brutale de la direction du vent . Quand le coup de vent est fort les trois mâts d'autrefois se préparaient à recevoir à ce moment là une branlée et se préparaient en conséquence. Ce n'est pas notre cas. Grâce aux fichiers météo et à l'observation du baromètre nous nous tenons à distance respectable des isobares serrées et le vent ne dépasse pas force 6 pour l'instant.

Nous avons bien avancé et Horta n'est plus qu'à 450 milles. Nous sommes en route directe. Pour être plus confortable on a roulé ce matin le génois réduit et l'avons remplacé par le solent.

Dimanche 31 Mai, quinzième jour de traversée. Nous ne sommes plus qu'à 290 milles de Horta que nous atteindrons après demain. Depuis hier nous cherchons à ralentir pour ne pas pénétrer au coeur de cette grosse dépression qui ne se déplace que très lentement et recouvre l'archipel des Açores. Nous sommes maintenant par force 7 dans une mer formée. Ce matin nous avons roulé le solent qui, partiellement roulé, battait trop et nous faisait aller trop vite (il faudra dans cette configuration que je lui installe un robuste barber hauler si je dois le conserver partiellement roulé par gros temps, ceci pour mieux tendre la chute) et avançons malgré tout à 6 ou 7 noeuds dans les rafales sous GV seule à 3ris, vent de travers. Balthazar étale bien mais ne peut éviter de temps en temps quelques bons coups de gîte car nous sommes travers à la lame, allure que nous impose notre route. Mais le baro baisse lentement et régulièrement indiquant clairement que nous rattrapons la dépression. Malgré les mouvements du bateau Eckard nous a servi à midi des rüstlis excellents accompagnant du poulet fumé. La vaisselle (c'est mon jour de service aujourd'hui) fut acrobatique par moments.

Pendant mon quart de nuit j'admire cette mer où les premières déferlantes apparaissent, les vagues puissantes aux reflets argentés (les creux sont compris entre 3 et 4m correspondant bien à la force du vent, force 6 à 7 suivant les moments, lorsque le vent est établi depuis plus de 2 jours sur un très long fetch), aux crêtes d'un blanc éclatant, et me laisse pénétrer de cette grande rumeur sur cette vaste étendue.

Il est admirable de voir comment le voilier se joue en souplesse de ces masses liquides aux pentes désordonnées, escaladant, esquivant, plongeant sans à coups importants. Comme disent les marins dans ce cas le bateau marsouine. Seules les crêtes qui commencent à déferler à un moment précis donnent un choc latéral brutal; alors une masse d'eau balaye le pont et le rouf. Le cockpit bien défendu ne reçoit que quelques modestes embruns et le panneau de descente abrité par la capote peut rester ouvert. Il a été nécessaire de commuter du pilote Furuno sur le pilote Raymarine à la réponse plus rapide et plus puissante permettant, avec les doubles safrans de Balthazar d'éviter de partir en auloffée, ce qui pourrait être très désagréable, voire quelque peu dangereux.

Ce temps reste le même Lundi et je décide donc d'accélérer à 8 noeuds ou 8,5 noeuds pour tester le bateau.

Dans la nuit de Lundi à Mardi nous apercevons les lumières de la côte et identifions le phare de Valle Formoso. En arrivant sous le vent de l'île au petit jour la mer s'aplatit et à 8 heures locales (TU) l'ancre plonge à une cinquantaine de mètres bien abrités à l'extérieur du gros brise lame du port d'Horta. A nous un bon petit déjeuner sur une table redevenue horizontale.

BALTHAZAR vient de parcourir 2455 milles au GPS (2441 milles au loch) en 15 jours et 15 heures, temps plus que satisfaisant avec cette météo globalement peu favorable à une traversée rapide.

Vous vous demandez qu'est ce que nous foutons au mouillage à l'extérieur de la digue abri, à quelques encâblures de la marina? Je vous raconterai la suite dans la prochaine et dernière lettre de la saison, qui sera expédiée de la presqu'île de Rhuys dans le Morbihan dans quelques semaines.

Horta le 2 Juin 2009